Témoignages

Je tenais à faire part de l'histoire de mon avortement. 

J'ai 32 ans, j'ai eu recours à l'avortement il y a 3 mois.

Je suis médecin généraliste remplaçante. J’ai fait un DU de gynécologie médicale, mon sujet de thèse parlait de contraception. Bref, autant dire que côté contraception, IVG et compagnie, je fais partie des personnes les mieux informées. Mais il parait que ce sont les cordonniers les plus mal chaussés…

Je suis en couple depuis 1 an et 8 mois. Nous nous sommes installés ensemble depuis 1 an et 1 mois, tout se passe bien pour nous deux. Nous avons une vie assez riche, nous avons plusieurs projets professionnels et non professionnels en tête et rapidement, quand on nous demandait « à quand le bébé ?», on répondait spontanément « on n’veut pas d’enfants » afin qu’on nous laisse vivre notre vie à deux. 

Après avoir essayé diverses pilules pendant mon adolescence (que j'oubliais régulièrement), pris les « pilules du lendemain » parce que l’oubli était trop important, testé l'anneau (qui pesait un peu dans mon budget d'étudiante), je me suis fixé sur un DIU au cuivre qui me convenait très bien (chance inouïe que j'ai eu d'avoir un médecin qui veuille bien me le poser alors que j'étais nullipare). 

Et puis voilà, un jour de décembre, ces règles qui ne veulent pas venir, je ne sens pas mon ventre qui se tord, pas une goutte de sang qui tache mon slip, rien, le néant. C’est d’abord cela qui m’a inquiété, ce vide, je ne me retrouve pas, je ne me reconnais pas. Je n’ai jamais aimé avoir mes règles mais là je les attends, je les supplie de venir et rien, mon ventre ne réagissait pas. Et puis mes seins qui commencent à me peser, à être sensibles, "non c'est pas possible !". J'en parle à mon ami, je fais un test "pour me rassurer" car dans ma tête une grossesse était inenvisageable, mais si les résultats reviennent, implacables...le test est positif, je suis enceinte.

Etant médecin généraliste remplaçante, j'ai reçu les résultats seule, dans le cabinet où je travaillais. J’étais seule face à cette feuille de résultats. J'ai appelé mon ami, qui attendait également ces résultats, il était également choqué. J'ai contacté illico le service d'IVG de l'hôpital pour prendre les RDV au plus vite, j'ai terminé mes consultations comme je pouvais et je suis rentrée, les larmes aux yeux tout le long du parcours jusque chez moi.

Mon ami et moi n'avons pas envisagé une autre solution que l'avortement cependant cette décision me rendait malade et mon ami le comprenait bien. 

Je ne voulais pas être enceinte pour ne pas à avoir faire ce choix : c'était là la véritable raison de  ma tristesse, de ma colère. Je trouvais qu'il y avait une formidable injustice au fait que quand j'oubliais ma pilule je n'ai jamais eu de soucis et qu'avec ce DIU je tombe sur le 0,1% de malchance d'être enceinte, c'était injuste, simplement.

Le soir même mon ami et moi en avons parlé à nos parents respectifs au téléphone. Main dans la main, nous étions l’un à côté de l’autre, pour soutenir celui qui parlait. Nous n’avons pas eu à nous défendre, ils comprenaient. La décision était délicate, mais nous l’avons expliqué simplement, calmement. Nous avons voulu leur en parler afin d’éviter un « secret ». Nos parents nous ont dit qu’ils ont été touchés de notre confiance envers eux car effectivement rien ne nous obligeait à leur en parler, mais nous voulions êtes honnêtes, être francs et clairs avec eux.

La première consultation s’est passée le lendemain avec le médecin que je remplaçais que je connaissais bien. Tout s’est bien passé, je repars avec mon petit papier certifiant que je désire une IVG… reste les 7 jours d’attente pour la seconde consultation…

Les seins qui grossissent, les nausées matinales qui pointent le bout de leur nez pour prendre de plus en plus de place au point que j’ai envie de vomir dès que je franchis le seuil de la cuisine, je dors mal, je ne me sens pas moi, je me tape le ventre parfois (sors de là !), je pleure…

Deuxième consultation, cette fois-ci à l’hôpital, mon ami m’accompagne également. On nous dirige vers une petite porte à l’écart du service de gynécologie, qui donne sur une petite salle d’attente jolie mais sans ouverture. Une sage-femme nous accueille en premier, très professionnelle et très empathique. On fait rapidement le point, elle me dit qu’elle craint que je ne puisse pas bénéficier d’une IVG médicamenteuse étant donné qu’il faudra retirer le DIU. Je vois ensuite un médecin, interrogatoire formel, échographie avec écran de son côté. Echographie vaginale, OK, le sac gestationnel intra-utérin pas de grossesse extra-utérine à craindre et il a la taille prévue. Elle termine avec une échographie pelvienne et là elle me dit « ah oui, il est là, vous voulez le voir », j’ai dû lui lancer un regard avec un mélange d’interrogation et de « tu ne vas pas me faire ça toi ! », et là elle complète « le stérilet ? ». J’accepte alors, et effectivement je vois ce bout de cuivre qui n’a pas fait son travail mais je ne vois pas le sac gestationnel. Nous terminons notre parcours avec un petit tour chez la secrétaire pour fixer les rendez-vous pour l’IVG, secrétaire très arrangeante.

Mon « mal-aise » se poursuit donc, auxquelles se rajoutent des douleurs pelviennes de plus en plus importantes, je prends tous les médicaments antalgiques proscrits en cas de grossesse, je bois de l’alcool, j’aurai fumé si les nausées ne me l’empêchaient pas. C’est ma façon de m’exprimer face à ce corps étranger. « Je ne te veux pas, je ne te désire pas, tu n’es pas le bienvenu »

Le 1e janvier je vais chercher le premier comprimé. Je me suis rarement levée aussi tôt pour un premier janvier, mais là je m’en moque, je veux cette pilule. Et là j’attends… je désire les maux de ventre, je désire le sang, venez, venez, mais rien, toujours rien…n’est-ce pas assez fort ? Et le grand jour arrive, je prends le 2e comprimé 1h avant de partir et là, méga nausée, je prends rapidement un anti-nauséeux « ah non, tu ne vas pas t’en aller, tu restes dans mon estomac ! », j’ai l’impression que mon ventre se retourne. J’ai très mal mais paradoxalement je commence à m’apaiser.

On m’installe dans une chambre avec une autre patiente qui subira une IVG, elle me raconte son histoire, ça me fait du bien, je pense qu’à elle aussi. Je commence à saigner, des caillots, énormes, ça coule, je me change toutes les ½ heures en attendant de passer au bloc opératoire. Le corps soignant ne me fait aucune réflexion, de toute façon je m’étais dit, s’ils me sortent un truc, je leur répondrais, je n’ai aucune honte. L’intervention se passe bien, je me réveille, je mange avec plaisir mon plateau repas, mon ami vient me chercher. Un peu sonnée par l’anesthésie mais heureuse, le sourire aux lèvres.

Les jours suivants mes seins ont repris leur taille normale, les nausées ont disparu, j’ai eu quelques douleurs à type de courbatures suite à l’intervention, et surtout, je me suis retrouvée, j’étais de nouveau moi.

A la consultation post-IVG, l’interne qui m’a reçu m’a demandé si je ne me sentais pas triste, je lui ai répondu que non au contraire, j’étais enfin soulagée !
L’ironie du sort va faire que dans quelques mois je travaillerai en tant que médecin dans ce service d’IVG. J’espère pouvoir accueillir aussi bien les femmes qui viendront me consulter.