Témoignages

"C'était en juillet 2012.

Tout juste 22 ans, j'allais entré en dernière année d'école d'infirmière. J'étais en mission pour un job d'été à des centaines de kilomètres de chez moi, mes repères, mes proches... Entourée d'inconnus devenus collègues l'histoire de quelques semaines, je m'occupais avec passion d'un centre de vacances pour adultes polyhandicapés. Horaires terrible 6h/1h tous les jours + quelques veilles de nuit.

Je mettais ma fatigue sur le compte de ce job mais au fond de moi, je pressentais un malaise, quelque chose d'anormal. Douleur dans la poitrine, écoeurée par la nourriture, nausées au réveil. Lors d'une sortie en ville avec les vacanciers : détour par une pharmacie. Le soir venu, après mon service et remplie de honte, je suis allée effectuer mon test de grossesse. Le doute était faible mais le résultat positif m'a fait m'effondrer. A qui en parler, quand, comment ? Et une question: POURQUOI ? Pourquoi moi, pourquoi maintenant, pourquoi après une année si difficile (2 accidents de voiture, le décès d'un proche...).

Je m'étais séparée de mon petit ami juste avant mon départ et j'entamais ma dernière année d'études. C'était impossible que je le garde et cette grossesse arrivait comme un coup de massue. Après avoir pleuré toutes les larmes de mon corps, j'ai appelé ma petite soeur. Juste parce que j'avais besoin d'en parler et de ne pas garder ce fardeau sur les épaules.
Le lendemain il a fallu que j'informe la directrice du centre afin qu'elle me laisse une matinée pour aller faire une prise de sang. Sans véhicule et ne connaissant pas la région elle m'y a accompagné le lendemain. Et le soir même j'avais la confirmation de cette grossesse qui datait de la fin du mois de juin. La directrice n'était pas au courant de mon désir d'avorter.  Elle-même ayant 35 ans et essayant sans succès d'avoir un enfant depuis des années, je me voyais mal lui expliquer. Mais sa réaction à l'annonce du résultat m'a déstabilisée. Elle prenait ça comme un triomphe un événement à fêter elle voulait aller boire un verre, l'annoncer à tout le centre... bref j'ai du la freiner dans sa joie et lui dire que je préférais que ça reste entre nous. J'ai terminé ce séjour tant bien que mal et dès mon retour j'ai entamé seule les démarches pour l'avortement.

Je ne savais pas où aller, vers qui me renseigner... et je ne voulais surtout pas que mes parents l'apprennent. Nous devions partir en vacances dans les jours qui suivaient et je ne pouvais pas annuler de peur qu'ils se doutent de quelque chose. Je suis allée dans le planning familial de ma ville où l'on m'a malheureusement renvoyée car tous les médecins et intervenants étaient en vacances ou indisponibles pendant plusieurs semaines. J'ai donc entamé les démarches dans l'hôpital où j'effectuais mes études, pleine de honte et de peur de croiser d'anciens collègues ou camarades. J'ai pris mes rendez-vous avec difficulté car tous les professionnels étaient en vacances. Et puis j'ai fixé avec la conseillère conjugale une date pour l'intervention.  J'ai rencontré le chirurgien et au vu de l'avancée de la grossesse (l'intervention était planifiée à la fin du mois d'août) la seule solution était la chirurgie par aspiration sous anesthésie générale.

J'ai passé les vacances comme prévu auprès de mes parents, avec les nausées et le ventre qui commençait à s'arrondir, les seins à prendre de l'ampleur. Et moi qui tentait tant bien que mal de cacher tout çà. Cette période m'a semblée interminable remplie de honte et de mensonge...

Étant séparée du futur papa, j'avais décidé de ne pas le prévenir, je connaissais son désir de renouer avec moi et par dessus tout son désir d'avoir un enfant avec moi que je ne pouvais lui offrir tant que je n'avais pas terminé mes études, je ne voulais pas que cela interfère dans ma décision mais la veille de l'opération n'y tenant plus, je lui ai envoyé un sms afin de l'avertir. Malgré qu'il ait tout fait pour m'y faire renoncer, à 7h, je me suis rendue toujours seule dans le service de chirurgie ambulatoire. J'ai pris ce comprimé qui m'a fait si mal mais qui signait la fin de mon calvaire et puis je suis descendue au bloc opératoire, prise en charge par l'équipe dont je faisais partie quelques mois auparavant durant un stage. Pleine de honte, espérant de tout mon coeur ne pas être reconnue. Ensuite c'est le trou noir. Je suis revenue à moi quelques heures après mon retour en chambre. J'ai appelé ma soeur pour qu'elle vienne me chercher car je ne pouvais rentrer seule, j'ai appelé ma mère pour lui expliquer et m'excuser de lui avoir menti et puis j'ai décidé d'essayer d'oublier.
On n'en a jamais reparlé avec ma mère.

J'ai rencontré un homme à qui je n'ai rien caché et puis quelques temps après, la pression est retombée et j'ai fait une dépression que j'ai mis des mois à reconnaître. Je pleurais sans cesse, j'étais triste, aigrie, je n'avais le goût a rien, je devenais lunatique et désagréable avec mes proches surtout mon copain à qui je reprochais de ne pas me comprendre. Et puis j'ai navigué de forum en forum, j'ai commencé à me reconnaître dans certains témoignages, à mettre des mots sur mes maux : la dépression post abortive. J'ai pris sur moi, j'ai couché sur le papier tout ce que j'avais vécu, j'ai commencé à déculpabiliser. J'ai arrêté d'avoir honte. J'ai admis que c'était un droit pour lequel les femmes françaises s'étaient battues et puis je me suis dit que je n'étais pas seule. J'aurai gâché ma vie et celle de cet enfant car ça n'était pas mon heure pour être mère.

Alors même si ces démarches peuvent vous semblaient difficiles, longues, interminables dites-vous bien que ce qui ne vous tue pas vous rendra plus forte. N'ayez honte de rien."