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Avortement en Irlande : quand l’État s'acharne contre les femmes

Le cas révoltant d'une femme qui s'est vu refuser un avortement alors qu'elle était suicidaire révèle les limites de la nouvelle loi irlandaise et les résistances encore à l’œuvre en Europe contre l'autonomie des femmes.

21/08/2014
Avortement en Irlande : quand l’État s'acharne contre les femmes

L'histoire est encore confuse mais une chose est certaine : la nouvelle loi irlandaise sur l'avortement promulguée en janvier 2014 a d'ores et déjà montré ses limites. C'est ce que prouve (et à quel prix?) le cas d'une jeune femme révélé par la presse irlandaise cette semaine. De nationalité étrangère, vraisemblablement demandeuse d'asile, la jeune femme était enceinte de huit semaines lorsqu'elle a découvert sa grossesse. Elle a demandé un avortement, expliquant avoir été victime d'un viol et préférer mourir plutôt que de mener la grossesse à terme. Selon son témoignage et les premières informations relayées par les médias irlandais, les autorités l'ont empêchée d'interrompre sa grossesse, l'obligeant finalement à accoucher.

La jeune femme répondait pourtant à tous les critères, aussi restrictifs soient-ils, de la nouvelle loi irlandaise. Non pas parce qu'elle avait été victime d'un viol – ce cas de figure ne donnant toujours pas droit à l'avortement en Irlande. Mais parce que les experts psychiatriques chargés de l'examiner avaient confirmé qu'elle était suicidaire, condition requise par la nouvelle loi. Le troisième expert du panel, un obstétricien, aurait en revanche opposé son véto, au motif que le fœtus était viable. L'affaire a été portée devant la Cour de Justice irlandaise alors que la jeune femme entamait une grève de la faim.  Selon diverses sources dont le journal Sunday Times, le fœtus (unborn, soit « non-né ») et elle y ont été représentés par deux avocats distincts – une mise-en-scène hautement symbolique des anti-choix pour décider à la place des femmes. Au terme de la procédure, la jeune femme a été réhydratée de force et n'a eu d'autre choix que d'accoucher par césarienne quelques jours plus tard, à 25 semaines de grossesse.

L'acharnement inhumain des autorités irlandaises et les violences en chaîne dont cette jeune femme a été victime ne doivent pas rester sans réponse.  Pourquoi n'a-t-elle pas été prise en charge dès son arrivée ? A-t-elle seulement été informée de ses droits ? Son histoire dépasse les frontières irlandaises et pose des questions plus générales sur les résistances encore à l’œuvre contre l'autonomie des femmes. Quand ce ne sont pas des panels d'experts comme en Irlande, ce sont des échographies forcées aux États-Unis, des objecteurs de conscience abusifs en Italie, des projets de lois rétrogrades en Espagne, ou, dans le « meilleur des cas », des listes d'attente qui n'en finissent pas et des discours culpabilisants. Partout, les femmes sont traitées comme des mineures : soumises à des épreuves, des examens, des attestations, des contre-visites... A croire qu'elles sont dépourvues de bon sens et de libre-arbitre. Sous des formes diverses et plus ou moins insidieuses, c'est toujours le même enjeu. C'est l'autonomie des femmes, leur capacité à faire des choix et à les assumer, qui dérangent et qui sont battues en brèche.

"Not A Vessel"

Faut-il rappeler que les femmes ne sont pas de simples « réceptacles » (« vessel ») à disposition des États, pour reprendre les mots du Haut Commissaire de l'ONU aux Droits humains Nigel Rodley ? Faut-il rappeler combien elles sont, chaque année, à avorter dans des conditions indignes parce qu'une minorité ultra-conservatrice menace de les punir, les mutiler ou les laisser mourir au nom du « droit à la vie » ?  Derrière ce nouveau cas irlandais rebaptisé Migrant X*, il y a au moins 4 000 femmes irlandaises qui partent avorter en Grande-Bretagne chaque année, comme des hors-la-loi**. Et, dans le monde, des millions d'autres qui avortent clandestinement, au péril de leur vie et dans l'indifférence générale. N'en déplaise aux anti-choix, ces femmes existent bel et bien. Elles ont droit à l'autonomie, au respect et à la protection contre la torture. A la suite des mobilisations de soutien organisées mercredi 20 août en Grande-Bretagne et en Allemagne, il est temps de réaffirmer ce qui devrait être une évidence aujourd'hui : ces femmes sont des êtres humains. #WeAreNotVessels

Une pétition a été lancée par le collectif Abortion Rights Campaign. Elle demande un référendum pour révoquer "l'amendement 8" de la Constitution irlandaise qui confère au foetus des droits équivalents à ceux de la femme. Cet article voté en 1983 est utilisé par les anti-choix pour justifier la loi actuelle et limiter le droit à l'avortement en Irlande.

*Migrant X fait écho au Cas X, un tournant dans le débat irlandais sur l'avortement. En 1992, la justice irlandaise avait interdit à une mineure d'avorter en Angleterre suite à un viol. Devant la détresse de la jeune fille "X", la Cour Suprême avait finalement concédé que l'avortement devait être autorisé en cas de danger de mort pour la femme. Avant 2013, aucune loi n'avait encore été votée pour entériner cette décision.

**Ce chiffre représente le nombre de femmes qui ont donné une adresse irlandaise lorsqu'elles ont avorté en Grande-Bretagne. C'est donc une estimation a minima, dans la mesure où elle n'inclut pas toutes celles qui ont avorté avec une autre adresse, ni celles qui ont dû avorter ailleurs. Source : http://www.abortionrightscampaign.ie/2014/06/14/what-the-numbers-dont-tell-us-irish-abortion-in-the-uk-in-2013/